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Renard roux : ce que des années d’observation m’ont appris

Je photographie le renard roux depuis plus de 25 ans. Au fil des années, je l’ai rencontré un peu partout au Québec. Certaines de mes images ont été réalisées au Nunavik, d’autres près de chez moi à Québec, aux Îles-de-la-Madeleine ou encore sur l’île d’Anticosti. Peu importe où mes expéditions m’ont mené, le renard roux a presque toujours fait partie du paysage.

Ça va peut-être vous surprendre, mais avec les années, j’ai perdu énormément d’intérêt à le photographier. Non pas parce que je ne le trouve plus magnifique, mais parce qu’il est devenu un sujet extrêmement populaire. Avec la croissance du nombre de photographes animaliers, c’est probablement l’une des espèces les plus photographiées au Québec. Beaucoup de renards vivant près des humains sont aussi habitués à notre présence, parfois même nourris, ce qui les rend beaucoup plus faciles à approcher. Pour moi, tout ça enlève une partie de la magie.

Renard roux - Hiver 129 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Ce qui m’a toujours fasciné dans la photographie animalière, c’est sa capacité à montrer ce qui est difficile à voir. À révéler des comportements, des espèces ou des moments que la majorité des gens n’auront jamais la chance d’observer. C’est cette quête de l’invisible qui continue de me passionner aujourd’hui. Malgré tout, le renard demeure un animal extraordinaire. Intelligent, curieux, joueur et incroyablement photogénique. Chaque fois que j’ai la chance d’en observer un réellement sauvage, loin des routes et de l’activité humaine, je retrouve instantanément cette émotion qui m’a donné envie de devenir photographe animalier. 

Une de mes rencontres avec le renard représente parfaitement ce que je recherche encore aujourd’hui. Il y a des images qui, pour moi, ont une valeur invisible aux yeux de l’observateur. Le facteur de difficulté et d’attente ne transparaît pas nécessairement dans une photographie sans connaître son histoire. Dans toutes mes aventures, j’ai vu des centaines de renards roux. C’est pourtant un vieux renard de l’île d’Anticosti qui me rappelle certains de mes plus beaux souvenirs.

Quelques jours avant cette rencontre, j’avais repéré la carcasse assez fraîche d’un marsouin commun. Les vagues l’avaient échouée sur une plage de galets. Chaque matin, lorsque j’arrivais à cet endroit, un pygargue à tête blanche s’envolait d’un trou qui grandissait de jour en jour dans les côtes ouvertes du petit animal. Les corbeaux et les mésangeais du Canada avaient aussi picossé la peau avec acharnement. Grâce à tout ce travail, un renard avait finalement réussi à ouvrir le garde-manger.

À mon départ, après une longue journée d’exploration sur la grève, je l’ai aperçu brièvement entrer dans les arbres rachitiques du rivage. Dans ces petites forêts penchées et vieillies par les forts vents marins, il y avait de petits tunnels d’obscurité. Un véritable labyrinthe dans lequel le renard s’est échappé sans que je puisse le suivre.

Ce renard avait quelque chose de très différent des autres que j’avais pu rencontrer sur l’île. Il n’était pas habitué à croiser des humains et semblait réellement effrayé par ma présence. Le défi que cet animal me proposait en était donc un de patience. Jour après jour, je l’observais se sauver à ma simple vue. Si je souhaitais réussir à le photographier, j’allais devoir faire preuve d’acharnement.Renard roux - Été 026 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Caché dans la coque d’une vieille épave, j’ai commencé à élaborer un plan pour me construire un affût à proximité de la carcasse. L’épave me cachait parfaitement et me procurait une visibilité sur toute la plage, mais j’étais trop loin et aucun angle ne permettait de créer l’image que j’avais en tête. Il ne me restait également plus beaucoup de temps puisque la carcasse disparaissait rapidement.

En plein jour, j’ai donc creusé dans la pente sous la carcasse un trou entre les grosses roches rondes. L’odeur au fond de ce trou rappelait celle de la mort. J’ai ensuite installé de vieilles souches tout autour de mon affût afin que le renard ne puisse pas me voir lorsqu’il viendrait s’alimenter.

Le soir venu, la neige avait commencé à tomber. Je tremblais et j’étais complètement détrempé. Après plusieurs heures d’attente, toujours rien. Il commençait à faire très sombre et le couvert nuageux n’autorisait aucun rayon de soleil à venir me réchauffer. C’est finalement à ce moment qu’il est apparu.

Dans l’excitation, je me suis dépêché de me lever pour le photographier. Mes mains tremblaient et je n’ai eu le temps de prendre que deux images avant qu’il me voie et reparte. Malheureusement, les deux photographies étaient nettes sur quelques flocons de neige qui le devançaient. La faible lumière ne m’avait pas permis de faire mon point focal au bon endroit.

Sur le chemin du retour, dans le noir et la neige fondante, je me consolais en me disant qu’il y avait au moins de l’espoir. Le mercure était descendu sous zéro et j’étais complètement détrempé. Comme je me déplaçais dans un véhicule de style côte à côte sans vitre à l’avant, je ne pouvais même pas rouler rapidement. Je ne sentais plus mes joues. J’ai dû prendre mes deux paires de bas de laine pour les superposer à mes gants et utiliser un gilet humide pour essayer de me couvrir le visage. J’avais même mis mes lunettes de soleil pour protéger mes yeux du froid. Je crois que c’est ce soir-là que j’ai développé de petites engelures aux joues qui se sont aggravées dans les jours suivants.

Le lendemain, je suis quand même reparti pour refaire neuf heures d’affût. Cette fois-ci, la météo semblait un peu plus clémente et j’avais apporté davantage de vêtements de rechange. Mon premier visiteur fut un mésangeai du Canada. Je l’ai vu entrer complètement dans la carcasse pour y disparaître avant d’en ressortir avec un grand morceau de chair.

Renard roux - Été 025 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Quelques heures plus tard, le renard est finalement sorti d’un tunnel entre les petits conifères. Il ne me voyait pas et était complètement concentré sur la carcasse. Je contenais ma joie pour ne pas gâcher ma chance en sortant trop rapidement et le faire fuir. Depuis la veille, j’avais construit une petite ouverture dans laquelle je pouvais placer mon objectif sans avoir à me montrer.

Le problème était que l’angle était finalement peu intéressant. J’ai donc décidé de le laisser commencer à manger sans le déranger. Il a ensuite quitté les lieux avec un morceau dans la gueule et je me suis retrouvé un peu stupéfait de constater que je n’avais réalisé aucune image. Après autant d’heures d’attente, j’avais enfin le renard devant moi et je l’avais laissé repartir.

Comme il me restait encore un bon moment avant le coucher du soleil, je n’avais pas d’autre choix que de continuer à attendre. Ma deuxième chance s’est finalement présentée. Cette fois, j’ai pris le risque de montrer le bout de ma tête pour le photographier. Étrangement, nous nous sommes regardés longuement. J’étais complètement figé et j’ai lentement déclenché l’obturateur pour ne pas le brusquer.

En me voyant couché au sol, il s’est finalement retourné et a continué à manger. Il est reparti et revenu à quelques reprises, probablement pour entreposer ses provisions loin des autres charognards. Après toutes ces heures à me fuir à ma simple vue, il venait finalement d’accepter ma présence.

Renard roux - Été 005 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste PeintreCe qui m’a le plus marqué chez ce renard, c’est son allure de guerrier. Ses petites dents pointues, son pelage gras et sale de bord de mer et cette impression qu’il avait derrière lui une quantité incroyable d’histoires de survie que je ne pouvais qu’imaginer. J’avais gagné la confiance d’un sauvage et c’était pour moi la plus belle des récompenses.

C’est exactement pour ce genre de rencontre que le renard roux continue de m’intéresser après toutes ces années. Le renard est un maître de l’adaptation. Des forêts aux plaines, des montagnes aux villages, il observe, apprend et s’adapte. Il peut vivre très près de nous comme il peut devenir presque invisible lorsqu’il évolue dans des secteurs réellement sauvages.

Aujourd’hui, lorsque je photographie un renard, je ne cherche donc plus simplement une belle image. Je recherche surtout l’histoire qui vient avec elle. Je préfère de loin passer plusieurs journées à essayer de gagner la confiance d’un animal réellement sauvage que de réaliser facilement une photographie spectaculaire d’un renard habitué à la présence humaine.

C’est aussi ce que toutes ces années de photographie animalière m’ont appris. L’image n’est que la partie visible de l’histoire. Le temps passé dehors, la connaissance du comportement, les échecs, la météo, les décisions prises sur le terrain et surtout le respect de l’animal font partie de chaque photographie. Les difficultés vécues ne seront peut-être jamais visibles dans l’image finale, mais elles font souvent partie de sa véritable valeur.

Après plus de 25 ans à photographier le renard roux au Québec, c’est probablement ce qui me fascine encore chez lui. Je peux en avoir vu des centaines et pourtant, lorsqu’un renard réellement sauvage apparaît au loin, je retrouve encore cette émotion qui m’a donné envie de devenir photographe animalier.

Renard roux - Hiver 116 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

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