Skip to content

Free delivery with any purchase of $150 or more

Fixed delivery at $10

Le troupeau- partie 2

Le vent commençait à s’intensifier sur la crête dégagée où nous étions. Déjà, la tempête avait commencé. Quelques flocons se fracassaient à pleine vitesse sur nos joues découvertes. Il s’agissait pour nous d’un allié de choix puisque nous avions localisé les deux mâles. Maintenant les deux couchés au sol, le vent et la neige ne feraient que dissimuler nos bruits et notre silhouette dans la broussaille. Nous suivions ce qui nous semblait être un ancien chemin forestier maintenant entretenu depuis des dizaines d’années par les orignaux. Je trouvai au sol près d’un immense rocher rond, une petite canne en métal toute rouillée d’une autre époque ouverte avec un couteau. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer qu’un autre humain était à cet endroit il y a des dizaines d’années et qu’il s’était appuyé sur cette roche pour contempler l’immensité devant nous. 

Les choses ont bien changé depuis son temps. Pour atteindre les deux orignaux, nous avions décidé de faire un grand détour par la gauche et ainsi de remonter le plateau où ils se trouvaient pour qu’ils ne nous voient pas arriver. Le chemin que nous suivions depuis un moment et qui descendait la montagne s’éteignit doucement dans l’abondante végétation. Pour continuer notre trajectoire, il nous fallait traverser une petite forêt. Celle-ci n’avait rien d’une forêt ordinaire. La météo aride des montagnes et le vent persistant de l’hiver avaient empilé des centaines d’arbres morts les uns sur les autres. Comme si c’était une cage formée d’arbres, nous devions nous frayer un chemin en marchant par-dessus ce grillage et parfois en dessous. Inévitablement, à cette étape du parcours nous avons fait beaucoup de bruit. Ce qui nous a sauvé c’est que les orignaux ne pouvaient pas nous voir dans cet épais couvert et nous pouvions tout aussi bien être un des leurs!

Orignal - Automne 069 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre
Ayant traversé cet enfer de forêt, nous étions maintenant dans un petit éclairci de tourbière. Marcher sans obstacle ne m’a jamais apparu aussi satisfaisant. Un peu plus loin, nous pouvions observer l’emplacement de nos deux amis pour la dernière fois avant d’entamer une descente et ensuite la montée du versant qui nous cachait d’eux. Traversant un petit cours d’eau vaseux où des orignaux étaient passés récemment, je fis une des mes habituelles culbutes et je restai suspendu au-dessus de l’eau boueuse avec une seule jambe accrochée à l’arbre que j’avais tenté de franchir.  Je me questionne toujours à savoir comment de si grandes bêtes arrivent à se faufiler dans des chemins où il m’est difficile d’avancer. Un petit rire et puis nous reprîmes la route vers notre dernier contact visuel.

Assis sur un tronc d’arbre, quelques centaines de mètres nous séparaient d’eux. On ne voyait qu’un des panaches sortir des buissons. À notre droite se trouvait une grande femelle. Elle nous avait repérés, mais ne semblait vraiment pas comprendre qu’est-ce que nous faisions ici. Reprenant nos forces, on analysait notre trajectoire et développait notre stratégie. C’était la dernière étape et elle était donc la plus importante!

Un ruisseau avec de petites cascades formait une ligne entre nous et eux. Le bruit de ce dernier était encore une fois un allié à notre quête. Accrochées aux branches d’arbres qui le traversait s’était formées des cloches de glaces. Tout ce qui était en contact avec le ruisseau arborait de jolies sculptures comme seule la nature peut le faire. Nous avions trois petits buttons à monter dans un sol presque sans branches. Chacun de nos pas était déposé avec lenteur et précision. Comme repaire, nous avions ciblé une vieille souche où ils devaient se trouver.

Le souffle court, on sorti notre tête doucement en observant minutieusement devant nous. À notre grande surprise, il n’y avait rien. Peut-être nous avaient-ils entendus ou sentis durant cette dernière montée et étaient partis… Nous continuâmes sur le petit sentier d’orignaux que nous suivions déjà. Il nous restait encore un vallon à atteindre pour voir la plaine où nous avions vu le petit troupeau. Depuis notre première observation de ceux-ci, environ deux heures s’étaient écoulés. C’est l’approche la plus longue que j’ai réalisée de ma vie.

De l’endroit où nous étions, on observa à une centaine de mètres de nous, deux femelles galopant en notre direction. Un jeune mâle insistant les pourchassait en beuglant. Et c’est à ce moment, pendant que nous observions ce spectacle que je remarquai qu’à une dizaine de mètres de nous se trouvait un grand mâle couché au sol. On ne pouvait voir que son panache dépasser. Il nous tournait le dos et lui aussi regardait cette chasse étrange. À quelques mètres de lui se trouvait le deuxième gros mâle que nous avions localisé en début de journée et ce, à plus d’un kilomètre. Nous y étions enfin!

À ce moment précis nous étions entourés de ces deux gros mâles, d’un second groupe de trois orignaux qui venait de rejoindre le premier et de quatre autres femelles dispersées à leur droite. Il y avait dans notre champ de vision une douzaine d’orignaux. Aucun d’entre eux ne nous voyait et nous étions les témoins privilégiés de leur intimité véritable. De les voir interagir entre eux avec une telle proximité, c’était presque irréel. Exactement comme si nous étions invisible! Puis, soudainement, un de nos mouvements fit tourner l’oreille du mâle le plus proche et il se leva rapidement. L’image que je vous ai présentée hier exprime exactement ce moment.

Un regard intrigué qui ne comprend pas exactement ce qui se passe. Il venait tout juste de se réveiller de sa sieste et semblait se questionner sur la véracité de ce qu’il voyait. Était-ce un rêve? Puis le deuxième mâle le suivit. Les deux alternaient leurs regards et leurs oreilles vers nous et les autres. Puis le premier, qui lui était bien à découvert est reparti vers le ruisseau que nous avions franchi. Le deuxième était dans les branches et il semblait curieux de notre présence. Il remonta la pente qui nous séparait pour valider notre identité. Son panache était à mon avis beaucoup plus beau. Il ne nous permis que quelques images.

Celle que je vous présente est le dernier regard qu’il nous lança avant de rejoindre son ami dans le ruisseau. On resta encore un moment observant les huit orignaux encore regroupés. On pouvait entendre l’écho au travers des montagnes de l’incessante lamentation des jeunes mâles. C’est la plus belle expérience immersive que j’ai vécu de ma vie avec les orignaux.Orignal - Hiver 064 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Pour finir cette journée mémorable, je vis plus loin, dans les branches une chose que je cherchais depuis toujours: un crâne d’orignal avec un panache encore accroché. Cette journée fut un succès sur toute la ligne, car encore une fois, le travail d’équipe a prouvé son efficacité. À deux on se motive toujours à aller plus loin, on se consulte et on développe des stratégies efficaces pour approcher le sauvage.

Previous Post Next Post

Leave a comment

Le troupeau- partie 2