Aller au contenu

Livraison gratuite au Canada avec tout achat de 150$ et plus

Livraison fixe à 12$

Caribou montagnard de la Gaspésie : à la rencontre d’un fantôme des sommets

Il y a plusieurs années, j’ai fait ma toute première rencontre avec un écotype de caribou qui me fascine beaucoup : le caribou montagnard de la Gaspésie. Je me replonge souvent dans ces quelques expéditions que j’ai pu mener sur les sommets enneigés de ces montagnes gaspésiennes. La première fois que j’ai fait leur rencontre, ils étaient environ 70. Aujourd’hui, les inventaires les plus récents estiment qu’il reste à peine une trentaine de caribous montagnards dans toute la Gaspésie, la dernière population de caribous encore présente au sud du fleuve Saint-Laurent.

 

Le problème avec les montagnes et la photographie est qu’en plus de devoir transporter de l’eau en bonne quantité, de la nourriture et des vêtements de rechange, il nous faut transporter tout notre matériel photo. Une fois au sommet, c’est là que notre activité photographique commence. Et s’il faut que cela dure toute la journée, il faut être équipé en conséquence.

Lors de ma première rencontre, après trois longues heures intenses, j’étais au sommet. Les forts vents me faisaient perdre pied et tomber et la visibilité était presque nulle. J’étais seul, à trois heures de marche en montagne, dans une tempête de neige à environ -40 °C et sans moyen de communication.

Je me suis alors demandé si je devais commencer à revenir pour ma propre sécurité. Quand on se trouve dans une situation de danger et de désorientation, on se questionne beaucoup. Pour ajouter à l’aventure, j’avais commis une autre erreur de débutant : je n’avais averti personne de l’heure maximale de mon retour pour cette journée. Personne ne savait donc à partir de quel moment il fallait commencer à s’inquiéter et appeler les secours si je ne revenais pas.

Dans cette situation, j’ai vite réalisé que je n’étais pas assez préparé si jamais une malchance m’arrivait. Une chute, une blessure, le froid ou simplement mettre le pied au mauvais endroit peuvent rapidement changer une aventure. J’ai pris le temps de récupérer comme je pouvais, jusqu’à ce que le froid soit trop intense, puis j’ai commencé la recherche du troupeau sur le sommet.

C’est alors qu’entre deux épisodes de bourrasques, j’ai vu une silhouette qui ressemblait drôlement à un caribou. Plus je m’avançais vers ce qui ressemblait presque à un mirage, plus je découvrais des yeux, des panaches et finalement le troupeau entier.

Caribou montagnard 016 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste PeintreIls étaient, pour la plupart, couchés au sol. Certains se servaient de leurs sabots pour atteindre le lichen. En étant témoin de leur grande résilience, j’ai oublié tous mes inconforts. Les voir survivre dans cet environnement était, sans contredit, un des plus beaux moments de ma vie.


Caribou montagnard 003 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre 

Je suis retourné sur ces montagnes à quelques reprises par la suite. C’est durant une de ces rencontres que j’ai pu voir des caribous s’alimenter à même le lichen qui se cachait sous une épaisse couche de glace au sommet de la montagne. Il faisait près de -50 °C et les bourrasques empêchaient de voir au loin.

C’est un lieu où rien ne semble fait pour y vivre en paix. Et pourtant, c’est là que ces caribous passent l’hiver.

Sur ces mêmes montagnes, j’ai aussi croisé un caribou en fin de vie, épuisé. Il était seul, couché au sol et se levait difficilement. On pouvait lire sur ses côtes dénudées de graisse toute la misère d’un hiver rude. La nature peut être magnifique, mais elle peut aussi être extrêmement difficile.

Sur ces montagnes, deux fois j’ai vu ma vie en danger. Deux fois, j’ai mis le pied au mauvais endroit et j’ai réussi à m’en sortir. Ces expériences ont été les premières de ma vie où j’ai réellement eu peur de mourir en nature.

Je ne sais pas si c’est de voir les caribous qui me donnait cette détermination, ou simplement l’idée de me sentir vivant sur un sommet, mais une force énigmatique m’a toujours attiré dans ces aventures. Presque chaque fois où je me suis retrouvé sur un sommet en leur compagnie, j’ai ressenti un sentiment de paix intérieure.

Le sentiment d’être exactement là où je devais être.

D’être témoin de quelque chose de si exceptionnel que la vie des humains et leurs histoires me semblaient anodines. Devant l’immensité, les caribous qui m’entouraient n’étaient plus mon obsession. J’étais avec eux, devenu un des leurs dans ce monde de froid.

Là-haut, on voit les tempêtes arriver et repartir. On survit au temps qui passe et c’est tout. Jamais on ne touche au confort. On ne vit que pour donner la vie et voir un autre jour. C’est peut-être la seule vérité qui existe ici et qui nous lie avec eux. La seule certitude.

Depuis plus de 25 ans à parcourir le Québec à la recherche de sa faune sauvage, j’ai eu le privilège de photographier plusieurs visages du caribou. Des caribous migrateurs du Nord-du-Québec aux caribous montagnards de la Gaspésie, en passant par les populations de nos immenses forêts boréales, peu d’animaux racontent aussi bien notre territoire.

Pour moi, le caribou est beaucoup plus qu’un animal spectaculaire à photographier. C’est un symbole. Je le vois aussi comme une sorte de baromètre de notre territoire. Quand une population décline, ce n’est pas seulement une espèce qui va mal. C’est souvent le signal que quelque chose de beaucoup plus grand est en train de changer. 

Nous avons au Québec plusieurs écotypes aux réalités complètement différentes. Certains sont encore très abondants, d’autres sont extrêmement fragiles. J’ai vu cette abondance extraordinaire, mais aussi sa précarité.

Aujourd’hui, lorsque je repense aux caribous montagnards de la Gaspésie, je revois les tempêtes, le froid, les longues montées, les moments où j’ai eu peur et cette première silhouette qui est apparue entre deux bourrasques.

Caribou montagnard 008 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

C’est aussi ce que la photographie animalière représente pour moi. L’image n’est que la partie visible de l’histoire. Le temps passé dehors, les échecs, la météo, les risques, la connaissance du comportement et surtout le respect de l’animal font partie de chaque photographie que je rapporte.

Et malgré toutes les difficultés vécues sur ces montagnes, je garde surtout le souvenir de ce sentiment très particulier : celui d’être exactement là où je devais être.

Post précédent Prochain article

laissez un commentaire

Caribou montagnard de la Gaspésie : à la rencontre d’un fantôme des sommets