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Caribou migrateur : vivre la migration dans le Nord du Québec

Je parcours le Nord du Québec depuis des années, contemplatif de ce monde qui n’est pas le mien. J’observe ce qui s’y passe en silence et j’ai vu plus de choses que je n’en raconte ici sur les réseaux sociaux. Parmi toutes ces expériences, mes rencontres avec les caribous migrateurs occupent une place particulière.

Mes premières expéditions auprès des caribous migrateurs remontent à 2015 et 2017, à une époque où la photographie animalière n’avait pas encore acquis la popularité qu’elle connaît aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Depuis, je suis retourné plusieurs fois dans le Nord pour les retrouver, autant en automne au Nunavik qu’en hiver lorsqu’ils entreprennent leur migration vers le sud.

Depuis plusieurs années, je suis particulièrement la harde de la rivière aux Feuilles. Chaque automne, je retourne au cœur du Nunavik pour tenter de vivre cette migration. Mais avec le caribou, rien n’est jamais garanti. Les déplacements changent, la météo change et il faut constamment s’adapter.Caribou migrateur - Automne 187 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Je me souviens particulièrement d’une arrivée au Leaf River Lodge en septembre. Les couleurs d’automne étaient à leur apogée. Dans notre avion, à basse altitude, nous avions survolé la rivière aux Feuilles avant d’arriver au camp. Nous avions pu repérer quelques gros groupes de caribous, mais une fois au sol, tout était plutôt calme.


Le lendemain, durant une longue randonnée, nous avions réussi à être assez près de quelques petits groupes. Le beau temps semblait avoir ralenti leur déplacement vers le sud. C’est aussi ça, suivre les caribous migrateurs. On peut savoir qu’ils sont présents sur un immense territoire sans nécessairement savoir où ils seront le lendemain.

En revanche, cette expédition nous avait offert autre chose. Deux nuits avec un ciel complètement dégagé et de superbes aurores boréales. J’en avais déjà vu énormément au cours de mes voyages dans le Nord, mais cette nuit-là, j’ai vu les plus intenses de ma vie. Le spectacle avait duré plusieurs heures avant de s’éteindre doucement.

Aurore boréale 055 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

C’est ce que j’aime du Nord. On part avec une idée précise de ce que l’on souhaite photographier et le territoire décide souvent de nous montrer complètement autre chose.

Au fil des années, j’ai aussi eu la chance de photographier ces mêmes caribous beaucoup plus au sud durant leur migration hivernale. Ces caribous entreprennent une migration vers le sud durant l’hiver, en quête de refuge et de nourriture. La dernière fois que j’avais eu l’occasion de les observer à une latitude aussi basse sur notre territoire remontait à 2017.

Caribou migrateur - Hiver 126 - Jean-Simon Bégin - Photographe Animalier et Artiste Peintre

Voir les mêmes caribous au Nunavik durant l’automne et tenter ensuite de les retrouver beaucoup plus au sud en hiver m’a permis de comprendre à quel point leur territoire est immense. On ne parle pas d’un animal qui demeure dans quelques kilomètres carrés. On parle de déplacements gigantesques à travers le Nord du Québec.

On me dit souvent : « Le caribou est en voie de disparition. »

Je crois qu’il y a un grand malentendu autour du caribou. On ne peut pas parler d’une seule situation. Il existe différentes réalités selon les écotypes et les populations. La situation du caribou montagnard de la Gaspésie, qui est critique, n’est pas la même que celle des caribous migrateurs. Il faut apprendre à démêler tout ça et à faire la part des choses.

Ce territoire immense m’a appris une chose essentielle : les chiffres, seuls, ne racontent jamais toute l’histoire.

On parle aujourd’hui de 136 000 caribous migrateurs pour le troupeau de la rivière aux Feuilles. Pour certains, ce nombre peut sembler rassurant. Pourtant, c’est une baisse de plus de 20 % en deux ans pour ce troupeau. Il y a une vingtaine d’années, ils étaient près de 600 000.


Les raisons de ce déclin sont multiples et complexes. Il y a le faible taux de reproduction des femelles et une survie précaire chez les adultes. Du côté des facteurs naturels, on parle aussi du manque de nourriture et d’un taux de prédation plus élevé.

Le manque de nourriture est entre autres lié à la forte densité passée des caribous. Le broutement et le piétinement ont réduit la végétation disponible et les conditions nécessaires à sa régénération entrent aussi en jeu. Comme l’état physique des caribous demeure moyen, cela suggère que la disponibilité de nourriture reste encore aujourd’hui un facteur limitant.

À ces facteurs s’ajoute l’humain. De nouvelles infrastructures, notamment minières, peuvent contribuer à perturber les migrations. Dans le Nord du Québec, très loin de la majorité de la population, nous savons finalement très peu ce qui se développe sur le territoire, parfois même près de lieux importants pour les caribous.

Il y a aussi la question de la chasse traditionnelle pratiquée par les Premières Nations. C’est un sujet sensible et les opinions sont variées. Puisque les données sur les prélèvements ne sont pas toujours complètes, il est difficile d’en connaître précisément les répercussions.

J’ai des amis proches de plusieurs nations et je comprends le désir de vouloir pratiquer sa culture et de la vivre pleinement. Je ne peux pas porter de jugement sur celle-ci. Je crois que la solution réside dans la communication et l’action collective. Ensemble, nous pouvons agir pour aider les caribous migrateurs tout en respectant ces cultures riches et immémoriales. 

Le caribou, c’est une mémoire vivante et une richesse collective inestimable. Quand il décline, c’est un indicateur que le territoire s’essouffle.

Depuis plus de 25 ans à parcourir le Québec à la recherche de sa faune sauvage, j’ai eu le privilège de photographier plusieurs de ses visages. Des caribous migrateurs du Nord-du-Québec aux caribous montagnards de la Gaspésie, en passant par les populations de nos immenses forêts boréales, peu d’animaux racontent aussi bien notre territoire.

Pour moi, photographier le caribou, ce n’est pas simplement figer une beauté fragile. C’est témoigner. C’est rappeler que ce que nous perdons, nous ne pourrons pas le recréer.

C’est aussi ce que toutes ces années à suivre leur migration m’ont appris. L’image n’est que la partie visible de l’histoire. Derrière chaque photographie, il y a les longues randonnées, les heures à chercher leur trace, les déplacements qui changent, les journées où ils ne sont simplement pas là, le froid, le vent et parfois ces quelques secondes où tout se place devant moi.

Et c’est probablement pour cette raison que, plusieurs années après mes premières expéditions, je continue encore de retourner dans le Nord du Québec pour les retrouver.

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